Aquarius


             Dans mon bain, je me sens si lasse. Je me sens sirène. Sirène de baignoire, sirène de mer, sirène de bains publics, ou bien sirène de pataugeoire. Je me sens Sirène voilà tout.
Sans les nageoires, sans le folklo, sans le kitsch à la Disney. Juste une femme-poisson flottant dans la marée. Juste l’eau fraîche, le soleil, le sable, la peau nue. Ou bien d’émail nacré de mon bain. Rien de plus. Rien de plus beau. Juste l'eau et moi. Je me sens vivante comme si je ne l'avais jamais été. Femme de la mer. Femme de Janvier.
Peut-être est-ce parce que je suis Verseau ? Peut-être que l'astrologie n'est qu'une folie de plus ? ... Peut-être que je m'en fous. Avec autant de peut-être, ça ne peut qu'être ! J'ai sans nul doute été poisson dans une autre vie.


*** 


Paris-sur-Mer
























Villiers-sur-mer, Normandie, Juillet 2016


Une femme.




          Ca m'est tombé dessus au moment où je m'y attendais le moins. Au moment où j'en avais le plus besoin.  
J'avais jusqu'à présent pensé que c'était un mythe, une entité aussi vague que les mensonges suivant la perte de la première dent de lait. Et pourtant ça a été flagrant. Foudroyant même. Grinçant d'ironie. 
              Du jour au lendemain je me suis réveillée Femme. À 23 ans. La veille je ne l'étais pas. Le lendemain je me suis surprise. Un déclic d'autant plus déroutant qu'il est pétri de non-sens. Je ne comprends pas. Mon entourage non plus. Et pourtant c'est flagrant. J'irradie. Vous le voyez aussi ?

J'ai cette aura rose qui m'embaume, délicate, apaisante et chaude. Je ne peux me le cacher, elle n'est pas toujours aussi "rosoyante", mais rien ne me paraît désormais insurmontable. Je me sens forte. Je suis forte. Une Femme forte. Et libre. Et belle. Oh certes pas d'après tous les critères du monde, mais d'après les miens et ça me comble amplement. Ce que j'ai me suffit. Je me suffis. Naturelle. Je me cherchais et je me suis trouvée par hasard. Adulte et épanouie. Et en découle un équilibre que je nommerais Paix 
        Apaisée, c'est cela le mot. Je me sens apaisée des tensions qui m'empêchaient de voir la l'éclat réel du jour. Ou du moins de relativiser à ma hauteur. Une douce et longue asphyxie de quatre ans, mélancolique et confortable à la fois. Une pénitence volontairement à l'encontre de ma volonté. Ou bien l'inverse. Je ne comprends pas ce que je viens d'écrire. 
Tout cela pour dire que la maturité est arrivée au bon moment. À celui auquel je ne l'attendais pas. Si soudainement peut être que la surprise n'en est que d'autant plus bonne. Retrouver goût à la vie, j'en rêvais. C'est parce que l'optimisme m'avait tant manqué que je le savoure aujourd'hui d'une aussi résolue gourmandise. Je me sens suffocante de bonheur. C'est qu'il faut s'habituer à être heureux. C'est pas si évident que ça y paraît. Puis-je pour autant me considérer comme guérie ? Je ne tiens pas à vendre la charrue avant les bœufs par peur du contrechoc émotionnel, mais le temps fera son travail. Je le souhaite. J'en suis intuitionnellement optimiste.

           Le mythe a le mérite d'être réalisable. Après avoir vu s'effondrer petit à petit toutes les différentes parcelles de ma vie, je me sens enfin libre de rebâtir ma vie sur de bonnes bases. Ou l'art de voir le beau renaître de la dépression.

Les poseuses


Ou le fantasme de Pygmalion. 

Sylvette David, modèle de Picasso

Georges Brassaï

Les demoiselles de Rochefort, Jacques Demy, 1967

Georges Brassaï

Rokeby Vénus, Audrey Wollen, 2015 (d'après Velazquez)

Propositions de pose

La jeune fille et le selfie, Maja Malou Lyse, 2014

Bernard Berenson à l'âge de 90 ans à la galerie Borghese (Rome), David Seymour, 1955

Life class at Sydney Art School, Harold Cazneau, 1931

L'atelier, Anders Zorn

Jean François Jonvelle

Arvida Byströms

Gena Rowlands sur le tournage de Femme sous Influence, John Cassavetes, 1974

Pygmalion et Galatée, Jean-Léon Gérôme

La fille du 14 juillet, Antonin Peretjatko, 2013

Le peintre et son modèle (Picasso), Fernand Moulot, 1964

Le peintre et son modèle, Ihote, 1920

Cléo de 5 à 7, Agnès Varda, 1962


Je suis extra-ordinaire


          Parfois j'aimerais être normale, ou du moins feindre de l'être. Aussi simplet que cela puisse paraître, j'envie ceux qui ne se posent même pas la question et qui SONT tout simplement.  
... 
Non ça va pas. Je reprends.. Parfois, j'aimerais être considérée comme une personne normale. Peut être est-ce plus clair formulé ainsi ? Quelqu'un comme vous et moi j'aimerais dire, quelqu'un plus comme vous que comme moi. Peut-être le ressentez-vous aussi ?
En un sens, mettre des mots sur ce mal universel me permet d'en saisir l'absurde incongruité. Je ne peux le nier, j'ai trop souvent cette humaine facilité à penser l'herbe plus verte chez ma voisine ; et par "je", j'entends nous, eux, toi. Mais c'est un raccourci qui, tant qu'il ne sera pas devenu conscient, nous rendra aveugle aux différents bagages que chacun porte en silence. Nul n'est parfait, ou bien personne ne le serait.


Éloge de l'anormalité


           C'est alors que j'en arrive à expliciter ce titre volontairement tapageur. Je suis extra-ordinaire. Dans le sens "en dehors de l'ordinaire". Comme tout le monde, vous l'aurez je l'espère compris. L'humanité n'a d'intérêt que dans la diversité. Et pourtant, je porte sur moi - comme tant d'autres -  une particularité qui tape à l'œil. Une épaisse couche que je peine à cacher. Et à ce jour, lassée d'avoir perdu autant d'année de ma vie à en souffrir, je n'ai qu'un désir : celui d'être considérée en toute transparence comme une personne normale. Or au quotidien me voilà régulièrement ramenée à cet imposant détail.

            Qu'est-ce qu'être normale ? C'est entrer dans la norme ? La norme est une moyenne. Et la moyenne n'a jamais été taillée sur mesure pour moi. L'IMC, cet obscur et déshumanisante entité en a décidé ainsi : je suis malade. Ou du moins je devrais en pratique l'être. Et pourtant à voir mes photographies je ne pense pas donner l'impression d'être morbide, si ? Si ce n'est une souffrance induite par cette mise à l'écart de la normalité, je me porte comme un charme. Pas mieux, et pas plus mal qu'une personne dans la moyenne. Dans l'idéal je ne devrais même pas avoir à me justifier. Et pourtant m'y voilà contrainte. Et c'est bien là que le problème me transcende. Je voudrais être perçue comme une femme normale, tout en faisant ressortir mes particularités. Ni plainte, ni victime, juste une femme comme les autres dans l'épanouissement de sa singularité. Je veux être normale. Je veux être extra-ordinaire. 
Je veux être normale.  
Je veux être extra-ordinaire.  
Je veux être normale.  
Je veux être extraordinaire.  
Je suis les deux à la fois.    
Vous l'êtes aussi, chacun à sa façon.


*** 

         On peut rêver d'une utopie où lorsque sera évoqué le cas d'une femme ronde, noire, "Femme" tout simplement, toute particularité quelle qu'elle soit n'ait nullement lieu d'être évoquée. Une différence noyée dans la masse. Envisagée tout naturellement comme une singulière normalité. Sans un soupçon de stigmatisation. Ce sera normal. Extra-ordinaire mais normal. Une ambigüité paradoxale et complémentaire sur laquelle je me plais à insister. En outre, je ne veux plus entendre parler des grandes tailles comme étant un monde à part. Ce jour là, où je n'aurai plus à clamer que je suis une personne normale, peut être en serai-je moi même persuadée.