Modèle-vivant



Croquis de Sylvie Bouniort au cours d'une séance de pose à l'Atelier de la Grande-Masse



Joyce Mansour


***

Portrait de la poétesse Surréaliste Joyce Mansour par Pierre Molinier.


Le droit de ne pas aller bien.


Vous ça va ?
Non, en fait je m'en fiche. 
 
       Je m'en fiche dans la mesure où cela ne me concerne pas. Sous quel prétexte de sois-disant bienveillant serais-je légitime à vous juger ? Cela ne me concerne pas. Restons-en là. Portez-vous bien.
...  
Dans ma manie de complexifier les choses les plus simples, un simple "ça va ?" devient non-sens. On prononce ce çava sans réellement attendre une réponse. La seule qui soit véritablement adéquate est "oui et toi ?". Sinon c'est le drama. 
Et si ça n'allait pas ?... Le chaos dans l'univers des conventions sociales.  
   
À croire que personne n'a prévu de plan de secours en cas de réponse par la négative. Ça va pas ? Quelle drôle d'idée ! Que veux-tu que je te réponde ? Je suis hantée par le concept même d'une existence fondée sur un absolu non-sens. Voilà tout.   
 
       Que l'on dénonce celui qui, un jour, a décrété l'obligation d'aller bien. Depuis quand le bien-être niaiseux est il devenu une injonction sociale ?  Comme si être beau, drôle et intelligent ne suffisait plus, il faut désormais être bien dans sa peau. Resplendir de santé, et si possible de façon visuelle au risque de ne pas être jugé crédible. (Notez bien que je dis "jugé" et non pas "être", là est toute la problématique) Aspirer au bonheur forcé, suivre la méthode pas à pas pour l'épanouissement épectasique. Mourir de bonheur.   
Et si à passer sa vie à chercher la perfection, l'harmonie parfaite, illusoirement parfaite, ne menait à rien sinon à passer à côté de sa vie ? Admettre, lorsque c'est le cas, que l'on ne va pas bien revient à assumer ne pas être une machine. À embrasser on humaine condition, aussi fébrile et touchante que la vie peut l'être. Un véritable manifeste anticonformiste en soi.   
 
        J'ai le droit de ne pas aller bien. Et alors ? Je ne m'en porte pas plus mal pour autant. 


Gertrude Hoffman par Frank Bangs








Gertrude Hoffman par Frank Bangs, 1917


Gertrude, Dorothy, Mary, Claire, Alberta, Charlotte, Dorothy, Ruth, Catherine, Emma, Louise, Margaret, Ferral, Harriet, Sara, Florence toute nue, Margaret,  Toots, Thelma, 
Belles-de-nuit, belles-de-feu, belles-de-pluie, 
Le coeur tremblant, les mains cachées, les yeux au vent
Vous mes montrez les mouvements de la lumière,
Vous échangez un regard clair pour un printemps,  
Le tour de votre taille pour un tour de fleur,
L'audace et le danger de votre chair sans ombre,
Vous échangez l'amour pour des frissons d'épées
Et le rire inconscient pour des promesses d'aube.  
Vos danses sont le gouffre effrayant de mes songes
Et je tombe et ma chute éternise ma vie,
L'espace sous vos pieds est de plus en plus vaste,
Merveilles, vous dansez sur les sources du ciel.

Capitale de la douleur, Paul Eluard, 1926



Le coquillage



             Samedi 30 juillet 2016 :  
 
         Aujourd'hui le passé à fait une queue de poisson au présent. 
Entre deux concerts de blues, mon chemin a hasardeusement croisé - à moins que ce ne soit le destin, je vais finir par croire en ces conneries - celui des copines d'internat, chose qui n'était pas arrivée depuis 5 ans au moins ; depuis ma nouvelle vie à Paris. Étonnées par une telle bizarrerie anachronique, nous sommes allées parler longuement sur la plage. 
Il faut savoir qu'au lycée, j'ai toujours été hantée par la sensation d'être moquée par mes camarades. Jusque là je m'en doutais, voilà qui est désormais confirmé au fil de nos confessions. Sans crier gare, voilà le passé qui se ramène et me replonge dans une mélancolie irraisonnée comme je pensais ne plus en vivre.  
          J'ai passé le reste de la soirée isolée sur la plage, avec pour seule compagnie un morceau de coquillage ; même pas un entier, un morceau ; à qui je parlais et lui confiais que je plaçais en lui bien plus d'espoir et de tendresse qu'envers l'humanité toute entière. 
Alors soudainement, je me suis vue et j'étais redevenue trait pour trait la Nina adolescente. Un tel choc. Un bon coup de pied là où je pense. Je me suis ressaisie. On romantise souvent le passé, quelle connerie.